L'Ouvre Boîte : Association Littéraire et Poétique de la Plaine de France -
Page créée le : 28.01.2003
Dernière mise à jour : 12.07.2006
ous le silence des mots " On n'en a jamais fini de rêver le
poème, jamais fini de le penser. "
(Gaston Bachelard, L'air et les songes)
" Qu'importe ce qu'on dit.
C'est toi qui l'entends ".
(EM, Le signe qu'on vole, (Co))
Poète, écrivain, Émeric de Monteynard a déjà publié quatre recueils de poésie aux éditions Éclats d'encre1 dirigées par Sandrine Fay : Aimer, le dire (2001, 2e éd. 2003), Concéder l'or et le bleu (2002), Dans ce tremblé des dires (2003), Toucher les doigts du sourcier2 (2004). Il a également publié un roman épistolaire, Le Petit Homme qui brûlait3.
Quand Daniel Brochard m'a proposé d'écrire un article pour le premier numéro de Mot à Maux, j'ai eu un mouvement de joie mais aussi de vertige : comment présenter en peu de pages un poète d'une telle richesse et d'une telle importance à mes yeux ? Et comment avoir le recul suffisant pour arriver à exprimer ce que je ressens face à ses poèmes, de quelle manière je tente de me les approprier, sans me laisser emporter par un trop-plein d'émotion ? Quoi qu'il en soit, j'aimerais que ce travail puisse être un merci.
Avec Émeric de Monteynard, les mots ne sont jamais choisis au hasard, ils ont longuement été mûris, pesés, médités, assemblés un à un, vers par vers. Sous leur apparente simplicité, ils forment des alliages subtils de timbres, de rythmes, de sens et de silence que je n'en finis pas d'explorer, en y trouvant sans cesse de nouvelles richesses et d'approches possibles. Les titres des recueils à eux seuls me semblent porteurs d'un grand pouvoir de fascination et de mystère : après Aimer, le dire, Concéder l'or et le bleu, Dans ce tremblé des dires, voici qu'apparaît Toucher les doigts du sourcier. Soudain, le mot " sourcier " résonne en moi avec force. J'aimerais citer à dessein cette phrase de Jean Tortel : " Il est sûr toutefois que je m'arrête sur un mot, un très court fragment de phrase, lointain et dont je ne vois pas ce qui peut le rattacher à moi, comme si quelque chose se déchirait et si l'échancrure apparaissait à l'intérieur du texte étranger qui devait rejoindre, dans la profondeur, ce qui me préoccupe au même instant, au delà ou en deçà de lui4. "
Quand j'ai ouvert Toucher les doigts du sourcier, je ne connaissais pas du tout l'univers des Sourciers et je n'avais pas mesuré toute la richesse des rapports possibles avec la poésie.
Depuis la nuit des temps, les sourciers suscitent en effet autant de croyances que de controverses. Aujourd'hui, ils intéressent de plus en plus de monde. Ils se situent aux croisements de l'irrationnel et de la science la plus avancée (physique quantique, théorie des cordes expliquant l'univers…). Enthousiasmée par ma découverte5, j'ai relu autrement les poèmes d'Émeric de Monteynard. Dans les trois premiers recueils, je me suis arrêtée sur certains mots ou vers dans lesquels je perçois mieux maintenant les vibrations et les " résonances " au sens sourcier du terme, tels que " C'est l'éveil aux touchers // Aux goûters / Aux senteurs " (Ai), l'étonnant poème pendule (Co) ou celui-ci, intitulé source6 (Da) :
Qui cède l'eau
A la source
Et qui rend si secret
Ce point
Que sait la chair
En elle
Et tait ?
Qui
Tant me garde de conclure
Et me dit
De céder ?
Dans le dernier recueil, le plus récent et le plus homogène, les similitudes et les caractéristiques sourcières se manifestent avec encore plus d'intensité :
Le poète, le sourcier ou le poète sourcier, doit avoir tous les sens en éveil, particulièrement le toucher qui rend tangibles, matérialise, souvent par synesthésie, même les choses immatérielles (le rire, le silence, la lumière…). Si le sourcier utilise souvent pendules, baguettes (y compris " baguettes divinatoires "), antennes, Émeric de Monteynard donne la priorité absolue aux mains. Dans le poème initial, je serais tentée de voir un phénomène de radiesthésie (le mot venant de radius [rayon] et de systhésis [sensation]) et dans le froissement ou le frottement un parallèle également avec certains rituels de purification observés par quelques sourciers :
J'ai froissé du rire dans tes mains
Frotté du silence
Au silence
Comme un rai
De lumière
Tactile
Et soudain.
La sensualité caractérise la plupart des poèmes d'Émeric de Monteynard ; le corps s'exprime par les caresses, le rire, la danse, la fête, l'ivresse, le poète fait acte de bombance, célèbre l'abondance (désert)… Un point culminant est atteint avec je voudrais que mes mots, un texte différent des autres par l'écriture horizontale, en versets, au rythme incantatoire (anaphore) ; il me touche particulièrement. J'y vois une prière puisant à la même source de vie que le Cantique des Cantiques ou un heureux, puissant et sensuel Chant de la Terre :
Je voudrais que mes mots sentent la chair, la sueur, les mains qui savent... et le tumulte des hommes,
Je voudrais qu'ils sentent le cep de vigne et l'olivier, Bollène et La Pierre, la lauze, le schiste… du bleu, du rose, des mûres… et, devant, l'or… des genêts... à genoux, le vent qui s'essouffle,
Je voudrais qu'ils sentent le soleil à l'entame du jour... le sel... l'ombre portée de l'écume en fleurs... et d'un orage, un dimanche de Pâques à La Roche,
Je voudrais qu'ils sentent un ventre de femme qui se dresse, le doigt qui le recueille et recueille sa douceur... et la violence insensée qui le tient... dans l'ovale et dans les caresses,
Je voudrais que mes mots sentent la chair, la sueur... la rosée que l'on boit et le goût de la terre... de ce qui brûle, féconde, et des souffles qui emportent,
Je voudrais que mes mots disent... ma peur enfin, sur ta peau.
Le
poète vit en harmonie, en communion avec la terre et
l'univers. Il communique avec tous les éléments,
(source, mer, houle, marée, vague…), terre (pierre, rochers,
désert, arbres…), air (souffle, vent…), feu (soleil, sang,
vin…), les astres (étoile).
Les interactions entre le corps humain et tous ces éléments conduisent à des trouvailles de langage parfois étonnantes : " L'odeur de tes jambes -// Celle du soleil ", les expressions " ventre des terres ", " qui t'installent à tes failles " (terme géologique), etc. Dans Que dit la pierre le poète établit une relation sensuelle, empreinte de grande tendresse, avec la pierre et l'eau :
Je suis très touchée par ce poème, j'y lis une " pensée du cœur " pudique, dense et simple. " Les mots de la poésie écrite avec le cœur sont des pierres et ils bouleversent le monde7. " Le poète montre sa sensibilité : est-ce là son " sixième sens ", le sens de l'émerveillement ou son magnétisme, son " don du sourcier " ? Ce don qui lui permet de sentir les vibrations, les ondes les plus subtiles ?
Le poète emprunte maintes fois au sourcier son vocabulaire : il doit être patient, attentif, avancer à pas lents, il doit creuser, forer : " Forer / d'un rire // un silence " (….) " Pour qu'un corps / Soit possible // Et / Jaillisse // Des chapes " (forer).
Le Silence encore. Je pense à Guillevic qui voulait " parler silence " (Art poétique). Mot essentiel, le plus fréquent chez Émeric de Monteynard. Sous les mots, le silence, ou sous le silence des mots jaillit le corps du poème. Il existe des poésies du silence comme il existe des musiques du silence... Le silence est rendu aussi par l'espace, l'architecture de la page, les blancs (je les symbolise ici par / ou // au risque de trahir ce silence...
… " Imposer // le silence " (…) " Imagine // Un moment / D'aller seul / Au silence ". " Pas de mots, surtout pas de mots " (empreindre). Se taire, pour mieux écouter ou contempler (si elle se tait), ou bien s'interroger en laissant ouvertes les questions : pour le poète sourcier, celles-ci " se goûtent par tous les sens à la fois " (désert)8 dans leur double acception : sensations et signification. Souvent, le questionnement porte sur le temps, la mort, ouvre à des réflexions philosophiques ou métaphysiques9.
Jamais prolixe, quand il arrive au poète sourcier de parler à l'impératif, c'est pour aider les autres, leur donner de sages conseils, " fie toi ", " confie ", " prends du temps"… Aspirant à une dimension spirituelle et à un constant mouvement vers le haut - " Le désert / Ou la mer // C'est l'horizon //Qui vous renvoie d'abord / Vers le haut " (désert) - le poète sourcier éprouve le besoin de se ressourcer dans des "hauts lieux d'énergie vibratoire10" : grands espaces, arbres, rochers, pierres, lieux de culte (cryptes…) ou de légendes. La Pierre, anagramme de prière et La Roche (je voudrais que mes mots), présente également dans le vers " Ô La Roche est prière " (Ai) , Cîteaux (portes) m'apparaissent comme de tels hauts lieux permettant de tendre au sacré :
Où serez-vous
Alors
A nous dire
Ce que font
Ces fous de Cîteaux
Qui
La nuit
Se lèvent
Pour prier -
Et qu'ils prient ?
Et ces vertiges
Qui les gagnent ?
A nous dire
Ces portes
Que l'on ferme
Ailleurs
Ou trop tôt
Ces lumières auxquelles
On renonce
Et l'ombre
Qui l'emporte
Où serez-vous
A dire et regarder ?
Enfin, je vois dans le " silence d'Almanzor " (combien de traces) une allusion possible au Tombeau d'Almanzor (à Piriac-sur-Mer en Bretagne), considéré par certains comme un monument druidique11." Le poète sourcier doit être à l'affût des traces laissées par le temps ou par ces êtres mythiques et invisibles, chargés d'énergies, que sont les Korrigans : " Combien / De traces oubliées // Laissées / Face au vent / Aux mains des Korrigans ? " Il rejoint ici René Char : "Un poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves. Seules les traces font rêver12. "…
Le poète sourcier est proche du chaman, proche des mondes imaginaires, des mythes et du rêve. C'est aussi un médiateur, un " passeur de mémoire " qui a à cœur de transmettre le savoir qu'il a lui-même reçu.
Et que fait d'autre aujourd'hui Émeric de Monteynard avec moi sinon m'encourager amicalement et m'aider ainsi à trouver mon chemin en écriture ? Je reconnais en lui un grand poète sourcier de notre temps. Je crois en lui et j'aime sa haute et belle poésie qui est Source, Silence, Secret. Je sens en elle l'énergie vitale, créatrice, tellurique, la force et la douceur de la mystérieuse Kundalini…
Qui a jamais trouvé quel était ce Secret, ni dans quel lieu, quel centre du corps ou du monde il résidait, dans le bonheur ou dans l'amour, peut-être suffit-il pour simplement s'en approcher de se fier Au souffle des mains ?
. 14, rue Gambetta, Mesnil-le-Roi (78600). Tél. : 01 34 93 40 71 - http://www.Eclatsdencre.com. Editions@Eclatsdencre.com
2. Abréviations utilisées respectivement : (Ai), (Co), (Da), (To).
3. Disponible également à la FNAC (www.fnac.com) ou en librairie. Quelques extraits sur les sites : Pleutil : http://pleutil.net L'Ouvre Boîte : http://membres.lycos.fr/ouvreboite
4. Ratures des Jours (1955-1979), Marseille, A. Dimanche, 1994, p. 121.
5. Cf. Adolphe Landspurg, Sourciers et science traditionnelle, Paris, G. Trédaniel, 2002, 261 p. et Anne Jaeger-Nosal, Les chercheurs d'eau : sourciers et géobiologues : une enquête ethnologique, Chêne-Bourg, Genève, Georg Editeur, 1999, 332 p.
6. J'indique les titres des poèmes que je considère comme des repères équivalents aux " piquets " plantés par le sourcier aux endroits où la baguette réagit (Cf. A. Landspurg, op. cit., p. 54).
7. Umberto Eco, Le Pendule de Foucault, Paris, B. Grasset, 1990, p. 251.
8. A comparer avec : " Je me flattai d'inventer un verbe poétique accessible, un jour ou l'autre, à tous les sens. " (Arthur Rimbaud, Alchimie du verbe, Une saison en enfer).
9. Je renvoie à l'introduction de Silvaine Arabo et à l'article de Michel Camus, " poète sorcier poète sourcier ", http://membres.lycos.fr/mirra/Sourcier.html
10. Cf. A. Landspurg, op. cit.
11. Une légende en fait le symbole de la patience (douleur, force inquiétude, fidélité) des femmes de marins (note EM).
12. Les Compagnons dans le jardin, in La Parole en archipel.
Sources illustrations : p. 1 : Adolphe Landspurg, Sourciers et science traditionnelle (page de couverture). Reprod. avec l'aimable autorisation des éditions Guy Trédaniel. p. 12 : Le Tombeau d'Almanzor à Piriac (Bretagne)
(source : http://www.piriac.net/patrimoine.html. Reprod. avec l'aimable autorisation de l'Office de tourisme de Piriac.